Aya n’est pas une professeure d’arabe ordinaire. Dans les bureaux partagés du CAQ, quartier Kennedy à Rennes, elle déploie une méthode innovante, avec son associée Rana Orabi, pour enseigner cette langue de manière vivante. Ensemble, elles ont créé « Monte-Syrie », un jeu de mots entre la pédagogie Montesorri dont elle s’inspire et son pays, la Syrie..
Nom : Zaïne
Prénom : Aya
Âge : 33 ans
Signes distinctifs : Très active, Aya aime bouger et n’attend personne pour agir. Chez elle, l’impossible n’existe pas !
Nom de l’entreprise : Monte-Syrie
Nature de l’activité : Un institut pour l’enseignement de l’arabe de manière moderne et des méthodes pédagogiques actives.
Pouvez-vous vous présenter ? Qu’est-ce qui vous a mené vers l’entrepreneuriat ?
Pour être franche, trouver un emploi avec le voile en France, c’était impossible. Je suis syrienne et musulmane pratiquante, alors enlever mon voile est inenvisageable. C’est pour cela que j’ai choisi d’être entrepreneure. J’ai toujours rêvé d’enseigner. En Syrie, j’étais maîtresse. J’ai commencé très jeune à donner des cours, un peu par hasard. Ma cousine m’a demandé d’enseigner à sa fille, âgée de 6 ans. Elle a bien progressé et peu de temps après, j’avais 10 élèves, puis 20. J’étais en deuxième année de littérature en langue française. J’ai pris un local et commencé à travailler à 18 ans, c’était formidable. Après deux ans d’enseignement, j’ai demandé à d’autres professeurs de me rejoindre. J’ai aussi enseigné bénévolement avec l’UNICEF pendant deux ans. J’intervenais dans un orphelinat et je donnais des cours pour des personnes qui avaient quitté l’école pour des raisons médicales ou économiques. Puis j’ai quitté la Syrie pour la France et, malheureusement, l’université d’Alep a refusé de me fournir la copie de mon diplôme. J’avais 22 ans. À l’université de Rennes, on m’a proposé d’obtenir une équivalence pour mon diplôme de littérature française, mais un ami de mon mari, professeur à l’université, m’a alors fait remarquer que la France manquait d’enseignants de la langue arabe. Alors j’ai suivi deux années d’études de littérature et d’arabe, ici, à l’université Rennes 2. Ma fille avait 12 jours quand j’ai commencé !
« Pour être franche, trouver un emploi avec le voile en France, c’était impossible. C’est pour cela que j’ai choisi d’être entrepreneure. »

Quel projet avez-vous développé et pourquoi ?
Après mes études, j’ai cherché un poste en établissement, mais cela m’obligeait à enlever mon voile. Impossible, pourtant j’avais besoin de travailler, pour gagner ma vie, mais aussi pour trouver ma place en France. Mon métier, c’était enseignante. J’avais l’expérience et la passion. Ma mère m’a toujours dit : « tu es née pour être maîtresse. » Alors j’ai commencé chez moi, avec cinq élèves. Après, avec mon amie Rana, nous avons pris un local pour répondre à la demande. Beaucoup d’Arabes vivent en France. Leurs enfants ne pratiquent jamais la langue, ils ne la connaissent pas. Certains de mes élèves venaient de l’université et avaient besoin de l’arabe pour leur carrière en relations internationales. J’ai proposé ces cours pour transmettre la richesse de cette langue ancienne, qui s’écrit de droite à gauche, contrairement à toutes les langues latines. En 2019, nous avons pris un local avec le Centre d’Affaires de Quartiers (CAQ) du Blosne, puis à Kennedy depuis 2021.
« Monte-Syrie » s’inspire de la méthode Montessori, selon laquelle nous apprenons avec plaisir, par le jeu. Nous sommes syriennes avec ma collaboratrice Rana, alors le jeu de mots était tout trouvé. « Monte » symbolise le fait de progresser, d’avancer. Nous donnons des cours d’arabe, à partir de 4 ans et jusqu’à… l’infini (rires !). Les élèves apprennent à lire, écrire, converser dans la langue, mais pas seulement, ils découvrent également la culture arabe. Nous avons inventé et déposé notre méthode, avec Rana. Elle s’occupe des niveaux élémentaires A1 et A2, et moi des niveaux avancés B1 et B2, selon le cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL). Nous utilisons l’action pour enseigner, nous parlons, chantons, découpons, collons, créons. Tout est outil, prétexte pour apprendre la langue, comme cette grande peluche serpent qui permet d’aborder le vocabulaire, mais aussi les chiffres. Pour les collégiens, les lycéens et adultes, nous adaptons nos outils d’apprentissage à leur niveau et leur âge. Nous avons actuellement plus de 100 élèves.
« Les élèves apprennent à lire, écrire, converser dans la langue, mais pas seulement, ils découvrent également la culture arabe. »
Quels ont été les réussites et les freins dans la mise en œuvre de votre projet ?
Trouver un local est très difficile quand on est entrepreneure. Nous avons réfléchi à un statut associatif, mais cela ne nous permettrait pas de rester décisionnaires de notre école de langue. Aussi, nous sommes limitées dans nos ressources, car nous tenons à maintenir des tarifs abordables pour les familles : 250 € par an pour un cours de deux heures hebdomadaire. Avec cela, nous devons nous rémunérer, payer la location des salles, et acquérir tout le matériel : tableaux, chaises, tables, jeux, outils pédagogiques… Aussi, nous organisons une grande fête à la fin de l’année et nous offrons des cadeaux, des récompenses. Cette activité exige de travailler les jours où les enfants ne sont pas scolarisés : mercredi, samedi et dimanche. Nous nous répartissons les heures avec Rana. Pour compléter, j’ai trouvé cette année un contrat salarié avec le centre culturel du Rheu, pour donner des cours d’arabe aux enfants et adultes. Les plus belles réussites sont de voir nos élèves progresser. Pour certains enfants, j’ai dit aux parents : « Stop, ils savent tout. Laissez reposer, ils reviendront dans quelques années pour réviser si besoin. Mais donnez-leur quelques lectures régulières en arabe. »
Comment et par qui avez-vous été accompagnée dans le montage de votre projet ?
Nous nous sommes aidées mutuellement avec mon amie Rana. Nous n’avions pas besoin d’accompagnement extérieur dans notre activité d’enseignante, car nous sommes qualifiées et expérimentées. Nous étions déjà maîtresses, en Syrie. Rana enseignait dans une école internationale.
Quelles sont les particularités d’exercer votre activité en quartier prioritaire ?
Ici à Kennedy, nous sommes juste à côté du métro et c’est un atout pour nos élèves qui peuvent venir seuls jusqu’à nos cours. Les familles n’ont pas toujours une voiture ou la disponibilité pour véhiculer les enfants. D’autant plus que nos élèves n’habitent pas seulement le quartier, certains viennent de communes, comme Le Rheu, Vern-sur-Seiche, Cesson-Sévigné, parfois jusqu’à 40 kilomètres de Rennes. Mais parfois, je regrette le fait d’être en périphérie de la ville. En début d’année, une fusillade a eu lieu dans le quartier. Nous avons annulé nos cours pendant deux semaines, et depuis, nous ne sortons plus à l’extérieur avec les enfants comme nous en avions l’habitude. C’est regrettable.
Quels sont vos souhaits pour l’avenir et pour développer votre activité ?
Nous rêvons d’un local privé à nous, pour pouvoir installer tout ce que l’on veut sur les murs, et aménager le lieu entièrement autour de la culture et la pratique de l’arabe. Horloges en arabe, cuisine que l’on peut investir, matériel que l’on peut déployer… Ce qui n’est pas toujours possible en local partagé.
Propos recueillis par Marie Fidel


